COMMENT PEUT-ON ÊTRE DUNKERQUOIS ?

Je fais appel à un grand ancien, à savoir Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu (ouf!) afin de me maintenir au niveau de cette revue qui regorge de talents, dont les plus récents(tes) taillent des croupières aux anciens. Je sévis dans cette revue depuis maintenant 20 ans, grâce à l’indulgence voire la compassion de ses membres fondateurs. Dans la XXXème de ses Lettres persanes Montesquieu pose la question : « Comment peut-on être persan ? » Cette lecture a marqué mon adolescence. Qui sommes-nous, comment sommes nous perçus ? Le choc des cultures a-t-il encore raison d’être ? Alors, je pose la question, restée jusqu’ici sans réponse depuis le 26 octobre 1662  : comment peut-on être dunkerquois ?

Clichés, satanés clichés !

Récemment, une amie normande postait, sur un réseau social bien connu, un reportage soigneusement conservé par l’INA sur la tradition du carnaval dunkerquois. Ce qui a éveillé le besoin de me demander pourquoi je me sens dunkerquois. Il faut que je dise au lecteur de la Vigie de la Citadelle et Dunkerque réunis, qui a l’amabilité de lire ma prose, que je suis naturellement porté à l’introspection. Ce qui pèse lourdement sur mon moral et mon humeur quotidienne.

Dunkerque, cité flamande, nichée au nord de ce pays de culture romane, devenue française grâce à un gros chèque envoyé à l’ennemi héréditaire par Louis XIV, est surtout connue pour son carnaval, une fête qui dure de la fin janvier jusqu’au printemps, ainsi que pour le premier Brexit, celui de juin 1940, qui n’aurait pas eu lieu sans le courage et l’abnégation de l’armée française, trahie par des chefs militaires et des escrocs politiques, désireux de se venger de la victoire du Front populaire en 1936. Bon, d’accord, c’est un peu plus compliqué que ça. J’encourage donc les Dunkerquois (et les autres) à lire (ou relire) L’étrange défaite de l’historien et résistant Marc Bloch, capitaine pendant la débâcle, fin observateur du naufrage de la IIIème République.

Le carnaval dunkerquois est une incongruité qui autorise les gens à faire la fête pendant des semaines, ce qui ne les empêche pas, entre deux bandes ou deux bals, d’aller gagner le pain des patrons à la sueur de leur front, comme partout ailleurs.

Chaque année, les étranges lucarnes, l’expression favorite du Canard enchaîné pour qualifier la télévision, fourbissent leurs marronniers. Pas un jité sans son reportage sur le folklore dunkerquois. Ça meuble le vide abyssal d’où sont absentes toute analyse de fond, toute réflexion politique. Ce qui est normal. Le rôle des médias n’étant pas de réveiller le pue-la-sueur de base, mais de le maintenir en sommeil profond. Rôle qu’ils assurent avec un professionnalisme admirable, à la grande satisfaction des bandes de malfaiteurs successives qui prétendent gouverner ce pays.

Être dunkerquois, un choix ou une fatalité ?

Récemment, à un centre de dépannage à qui je m’adressais pour cause d’internet atteint d’impuissance, le conseiller, qui tentait aimablement de résoudre mon problème, m’a demandé quel était mon système d’exploitation. Je lui ai répondu, « le système capitaliste, comme tout le monde ! » Mais je digresse. Revenons au sujet qui nous préoccupe.

Comment peut-on être dunkerquois ? On peut naître à Dunkerque. D’ailleurs, c’est ce qui est arrivé à beaucoup de Dunkerquois. Ils n’ont pas choisi. Pas plus que les Saint-Polois, les Malouins, les Coudekerquois ou les Rosendaëliens, qui sont tous, qu’ils le veuillent ou non, des Dunkerquois. Je n’évoquerai pas les Petits-Synthois, leur laissant le soin de s’exprimer par eux-mêmes, ce dont on ne leur laisse guère l’occasion. Le Petit-Synthois est l’oublié de la cathédrale Saint-Albert. D’ailleurs, combien de Dunkerquois peuvent citer le nom d’un conseiller communautaire originaire de Petite-Synthe ? Que les Petits-Synthois ne voient pas de mépris dans ce propos mais bien au contraire le souhait de la reconnaissance de leur pleine citoyenneté dunkerquoise au moins égale à celle des Citadelliens.

D’autres voyageurs sont arrivés afin de prendre un polder sur la digue de Malo-Terminus (jeu de mot laid, mais je vous le livre quand-même), au hasard d’une mutation professionnelle. Et ils ont décidé de poser leur valise chez nous. J’en connais quelques-uns, originaires de Lille, Paris et même d’Angoulême ! Et d’autre venus du sud de la Loire. À titre d’exemple, deux de nos dessineux ne sont pas originaires de Dunkerque, mais ils ont vite pigé et sont devenus de vrais dunkerquois. Moi, je suis arrivé ici à l’âge de deux ans. On ne m’a pas demandé mon avis. L’aurait-on fait, que j’aurai été bien incapable de le donner. À l’âge de deux ans, on vous demande rarement votre avis, d’ailleurs. Même dans les familles les plus progressistes.

Être dunkerquois, un choix qui vous engage pour la vie

Mais c’est un fait. Je suis dunkerquois. Un jour, je l’ai décidé. Remarquez que, si mon père avait été muté en un autre lieu de l’hexagone, je serai peut-être toulousain, grenoblois ou lillois avec certainement autant de ferveur. Je n’aurai pas, hélas, la chance de pisser de la copie dans la Vigie de la Citadelle et de Dunkerque réunis. Vous imaginez, vous, La Vigie de la Citadelle de Toulouse ou de Grenoble réunies ? Et puis, à Toulouse et Grenoble, ils n’ont même pas de Jacques Yvart ! Bien sûr, il y a Claude Nougaro, à Toulouse, je vous l’accorde. Mais Jacques Yvart chante l’amour et les grands horizons. Pas les mémés ni la castagne. Mais cessons là ces excursus. Il est désormais établi, sans contestation possible, que je suis dunkerquois. Jusqu’au bout de la dernière frite de mon cornet, cornet, remplacé depuis des lustres, par une barquette en plastique. Mais ça, c’est une autre histoire.

Un signe que je devais devenir dunkerquois ? Mon père était matelot sur le cuirassé Jean-Bart coulé le 11 novembre 1942 par les ennemis de l’Allemagne nazie et du régime de Vichy dans le port de Casablanca. Roger Cherblanc passera les trois dernières années de la guerre à traquer le sournois submersible nazi dans l’Atlantique. Décidément, la destinée lui imposait de s’installer à Dunkerque, 14 ans plus tard. Et, dans le fond, j’en suis profondément heureux.

Ma sœur, seule dunkerquoise de naissance de la fratrie, ne s’y est pas trompée. Après plus de vingt ans d’un exil sinistre à Roubaix, elle est revenue dans sa patrie pour s’installer à Leffrinckoucke, cette ville dirigée d’une main de vert par un Maire qui tente de nous éviter la khmer à boire du réchauffement climatique.

Subtilité et surréalisme dunkerquois

Mes vies, car j’ai la chance d’avoir eu plusieurs vies, m’ont permis de parcourir l’hexagone dans tous les sens. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, et en travers. Je dois le dire, je me suis fait de belles amitiés un peu partout. Mais il n’y a qu’à Dunkerque où le fait de retourner dans le même troquet à une première seconde occasion fait de toi un habitué. Le patron se souvient de ce que tu as bu la veille et te propose « comme d’habitude ? » avec un sourire complice. Ici, on se fout d’où tu viens. Même si tu n’as pas l’accent local, on t’accepte. Et si tu ne comprends pas tout du parler dunkerquois, il y aura toujours quelque consommateur qui se réjouit par avance de te traduire et de t’apprendre avec gourmandise.

À la différence de certain blond et de sa sinistre progéniture, ici, on souhaite que tu deviennes un vrai dunkerquois et on t’y encourage. Citons un aphorisme célèbre de Simone de Beauvoir, l’une des écrivaines pour laquelle j’éprouve une profonde admiration, « on ne naît pas femme, on le devient. » Et bien « on ne naît pas dunkerquois, on le devient . » Mais pour ça, il faut faire un petit effort. Passer au-dessus des préjugés, de la trompeuse vulgarité du parler local, des chansons de carnaval, qui cachent, bien au contraire, une grande subtilité et un humour surréaliste. Si le surréalisme devait avoir une patrie, c’est bien ici, au même titre qu’à Bruxelles, c’est dire ! Quand, au comptoir, un quidam te lance « ta mère elle sait que t’es là ? » Ne le prenez pas pour un reproche, mais pour une invite fraternelle.

Si je puis me permettre, en guise de conclusion, je suis autant dunkerquois que les Dunkerquois de souche, parce que moi, j’ai choisi de l’être. « Parce-que c’était eux ; parce que c’était moi » comme le disait Montaigne à son ami La Boétie.

Je ne veux pas paraître pédant, mais les Dunkerquois méritent bien Montesquieu, Montaigne, La Boétie, Marc Bloch et Simone de Beauvoir. Bien à vous, chers lecteurs de la Vigie.

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