AVANT LE SIDA

Comment je vais l’écrire ce billet ? Le sida, c’est pas un sujet dont on s’amuse. Faut remuer sept fois son clavier sous ses doigts avant de poster. Faut faire rire (un peu), nostalgier (beaucoup, et c’est bien), peaufiner ses neurones et y mettre de la tripe, du coeur et ça, c’est bien aussi. Au sein de mes lecteurs/auditeurs, y’a des profs, des intellos, des vieux, pardon, des seniors, comme moi (beaucoup) des jeunes (moins nombreux, mais faut être patient) et des purs fruits de l’échec scolaire dans mon genre. Bon. Venons en aux faits.

Ma fille, qui, aujourd’hui, approche la quarantaine, m’avait bien fait rigoler, un jour de l’année 1988, alors qu’elle n’avait que neuf ans. Se réveillant, un de ces sombres matins de décembre, gris et sinistres, elle était patraque, mal réveillée, elle nous dit, à mon épouse et moi-même, autour du Ricoré de rigueur : « punaise, je me sens pas bien, je dois avoir le sida !»

Une fois le petit déjeuner avalé, je l’ai emmenée à l’école, et suis parti à mon taf de prospecteur-placier qui consistait déjà à l’époque, à convaincre les gens qu’ils avaient toutes les chances de trouver un emploi introuvable, ce qui est, vous en conviendrez, plus proche de l’escroquerie que d’un commerce honorable. Je vous le dis, mais je sais que ça restera entre nous. Mais foin de digression. Allons au fond des choses !

C’est le soir de ce jour de décembre que je me suis rendu compte que, télés et radios associées, martelant sans cesse les ravages de cette maladie nouvelle, inconnue, effrayante, incurable, avaient fait prendre conscience à ma fille, bien avant moi, qu’un drame mondial se jouait. Les victimes du sida tombaient comme des mouches, d’autant que nombreuses étaient les célébrités – aujourd’hui, on dit les pipole – qui y succombaient. Nombreuses étaient celles qui faisaient ce que l’on n’appelait pas encore leur coming out en passant de vie à trépas…

Dans ces années là, on parlait de la maladies des pédés. Réactionnaires et religieux de tous poils étaient d’accord : « bien fait pour leur gueule, ils n’ont que ce qu’ils méritent. » Ces abrutis n’ont d’ailleurs pas changé d’avis, même quand on a découvert que les hétéros étaient autant touchés. La maladie n’est pas sectaire. Elle se fout de l’orientation sexuelle…

Élevé dans un monde de progrès, où j’ai bénéficié, comme tout le monde de la scarification tuberculinique, je ne pouvais imaginer l’apparition d’une nouvelle maladie plus terrifiante que la tuberculose. Je découvrais que le pire était possible et que le monde protégé dans lequel je pensais vivre n’était plus à l’abri de nouvelles catastrophes sanitaires, au moment même où je commençais ma carrière à l’ANPE, alors que le chômage se rappelait à notre souvenir.

D’accord, il n’y a pas de lien entre le sida et le chômage. Mais les deux phénomènes sont étroitement liés dans ma mémoire. Je n’y peux rien. C’est comme ça. L’insécurité était de retour, après une jeunesse vécue dans la foi du progrès industriel et social.

À Michel Foucault.

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5 commentaires sur “AVANT LE SIDA

    1. Merci Alain. Euh, pour Foucault, c’est une allusion à sa thèse de doctorat « L’histoire de la folie à l’âge classique » qui m’a beaucoup marqué. Comme « Les 7 piliers de la sagesse », de T.E. Lauwrence ou bien encore le journal « Pilote ». Quand on est autodidacte, on fait avec les briques que l’on trouve… Amitiés à toi, mec!

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      1. Pas que celui-ci! Mention spéciale à « c’était mieux avant ».
        Sur ce sujet, je te conseille la lecture de LA PART D’ANGE EN NOUS de Steven Pinker (étrangement contre intuitif)

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