C’EST L’HEURE ! (décembre 2017)

Le petit groupe d’hommes en noir parcourt le couloir dont les murs suintent l’humidité, en cet automne pluvieux. Il fait froid. Il est trois heures cinquante du matin. Le silence est absolu. Arrivés devant la cellule, le gardien-chef en ouvre la porte et laisse l’avocat entrer le premier. La mine sombre de son défenseur dispense le détenu de poser la question qui lui brûlait les lèvres. Sa grâce a été refusée. Le directeur d’établissement ne prononce qu’une phrase, d’un ton lugubre : « Soyez courageux, Martin, c’est l’heure. »

Le gamin boutonneux sèche sur sa copie depuis deux plombes. Il a bien rempli deux feuilles sur les quatre. C’est maintenant qu’il regrette de s’être plus préoccupé des filles de la classe que de travailler la philosophie. Faut dire que durant toute cette année de terminale, qui porte si bien son nom quand on est un cancre professionnel, sa philosophie de la vie à lui s’est résumée aux joints et aux gonzesses tous deux bien roulés ainsi qu’aux concours de bières à gogo avec les potes. Il songe à sa dernière conquête, lorsque le surveillant beugle : « Ramassage des copies, c’est l’heure ! »

Elle rêve. Elle ne cauchemarde pas, comme ça lui arrive trop souvent. Non, elle rêve. Mer d’huile, un soleil qui n’en finit pas de briller, une cabine pour elle et son homme, la table du commandant. Si tout va bien, elle aura peut-être sa prime au mérite, cette année, c’est sûr, et à elle la croisière à bord du Smicard Concordia aux prochains congés payés. Elle a tout fait pour à l’usine de plats surgelés. Elle est la meilleure sur la chaîne de production qui lui boulotte la vie depuis des décennies. Mais tout à coup, le bateau tangue, elle est secouée dans tous les sens. On va couler ? Non. C’est le tas de graisse qui lui sert de conjoint qui la secoue : « Oh, Mireille, réveille-toi, t’as pas entendu le réveil ? Faut que t’aille au boulot, c’est l’heure ! »

Je sais pas vous, mais moi, l’expression « c’est l’heure » est synonyme de contrainte, corvée, assujettissement, joug, sujétion, esclavage, captivité, servitude, coercition, règle, commandement, obéissance, discipline, oppression, violence, imposition ou bien encore entrave. Bref, toutes les expressions que nous détestons toutes et tous, et moi, en particulier, procrastinateur de haut vol, qui privilégie le butinage de blonde, la dégustation de museau-vinaigrette et le taquinage de bouteilles bien nées, à toute forme d’obligation régie par ces maudites horloges et leurs complices, ces damnés agendas. « C’est l’heure ! » Avec un point d’exclamation à la fin, c’est encore pire. Tu n’as plus le choix. Il faut. Il faut quoi ? Y aller ? Faire ? Travailler ? Se secouer ? Laver la vaisselle ? Quitter le bar parce-qu’il va fermer ? L’heure de quoi ? De passer sur le billard ? De son rendez-vous à Pôle emploi ? C’est toujours l’heure de quelque-chose. Des fois c’est le début de quelque-chose. Dès fois, c’est la fin de quelque-chose. Mais c’est rarement au milieu de quelque-chose.

Et puis d’abord, c’est qui qui décide que c’est l’heure, hein ? Depuis qu’un guignol a eu l’idée de mesurer le temps, tout un tas d’autres guignols ont inventé des instruments de torture temporel. Le cadran solaire, la clepsydre, l’horloge, la montre et enfin, le plus vicieux de tous, qui, un beau matin, a créé le réveil-matin. Il aurait mieux fait de rester couché, ce con. Vous remarquerez que dès la mise en circulation des premiers téléphones mobiles, ils comportaient au moins deux applications : l’heure et le réveil-matin. Ce dernier, qui roupillait tranquillou à vos côtés, la nuit, s’est invité dans votre poche afin de vous rappeler, à tout instant, que c’est toujours l’heure de quelque-chose.

Enfin, je fais tout de même une exception, une seule. Quand il s’agit de préparer mon billet hebdomadaire pour Sexigénaires & Cie, sur CFM, la radio qui vous aime. Là, pas besoin qu’on me dise, « c’est l’heure ! »

Allez, bonjour chez vous !

Publicités

Un commentaire sur “C’EST L’HEURE ! (décembre 2017)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s