LES AVENTURES DE CHEUQ’NOURRICE : LA FÊTE DES MÈRES (mars 2019)

Conte moraliste et ouvrier en un acte. Pour mes lecteurs qui n’ont pas la chance d’être dunkerquois, ils trouveront, ici et là en italiques, quelques précisions sur l’histoire ou les expressions locales…

Ce conte, au suspense haletant, se déroule dans la cité corsaire du Nord et ses environs. Cheuq’ Nourrice revient en scotaire – c’est comme ça qu’on dit ici pour un scooter – du terminal méthanier, dans cette zone industrielle qui compte une douzaine d’usines classées Seveso, où il a obtenu une mission d’intérim de six mois en tant que sous-aide apprenti manœuvre spécialisé. C’est le printemps, en ce beau mois de mai où la température dépasse enfin (de peu) les douze degrés. Après-demain, c’est la fête des mères…

Un bon gamin – un bon fils en parler dunkerquois

Pour une fois qu’il s’est fait un peu d’argent, il prépare une surprise à sa vieille mère : dimanche, il l’invite au restaurant ! Un vrai repas, avec l’entrée, le plat de résistance, le fromage, le dessert et le loufiat obéissant au doigt et à l’oeil. Cheuq’ Nourrice, c’est pas son vrai nom. En fait, il s’appelle Jean-Pierre Vandenkoornhuyse. Ce sont ses copains de chez Ti’frère, le troquet le plus huppé de la Basse-ville – seul quartier du centre-ville non rasé par les touristes allemands venus faire la bombe en juin 1940 pour fêter l’arrivée de l’été – qui l’ont affublé de ce sobriquet.

Chacun d’entre-eux connaît sa vénération pour le célèbre acteur américain, Chuck Norris, dont Cheuq’ possède toutes les cassettes VHS, tant de la série Walker texas ranger que le film La fureur du dragon. Pas une semaine ne se passe sans qu’il regarde la scène finale, parce que c’est la seule fois où son héros se fait démolir. Dans le feuilleton amerlorque, c’est Chuck qui écrabouille tout ce qui bouge à grands coups de santiags ferrées. Et puis, à quarante-huit ans, Cheuq’ habite toujours chez sa vieille mère qui a sué sang et eau pendant quarante-cinq ans à emballer du poisson surgelé à l’usine Vangheluwe de Petite-Synthe – quartier populaire situé à l’ouest du centre-ville – pour une retraite épaisse comme un sandwich Pôle emploi. Alors, Nourrice, ça allait de soi. C’est bien connu, chez Ti’frère, la clientèle est taquine…

Tout le monde aime Cheuq’. C’est un gentil. Les flics ne le verbalisent jamais, alors qu’il porte un chapeau de cow-boy au lieu du casque réglementaire. Dans le temps, ils l’invitaient même au fameux 36 quai des Hollandais – le bar privé situé au sous-sol du commissariat. Mais le bistrot des gallinacés a fermé, à cause d’un ministre de l’intérieur intégriste de la tempérance. Depuis, les poulets se réfugient chez Borel, le plus fréquenté des troquets du quartier portuaire de la Citadelle. Au Pôle emploi de Coudekerque-Branche – commune qui résiste farouchement depuis des lustres aux tentatives d’annexion des Romains de la ville-centre – Cheuq’ est toujours bien reçu, même quand il vient à la convocation avec deux grammes. Faut dire qu’avec son mètre soixante-deux et ses cinquante kilos tout mouillé, personne ne lui cherche noise.

Sa conseillère, Frédérique, une jeunette idéaliste encore imprégnée de l’idéal de service public, sait bien que Cheuq’ croit encore qu’il suffit de traverser la rue avec son scotaire pour trouver du travail comme il y a quarante ans. Elle se garde bien de le détromper. Il faut respecter les rêves des clients, comme on appelle les chômeurs, de nos jours. Or, trouver un emploi sale, précaire et mal payé n’est plus, de nos jours, qu’à la portée de quelques obstinés prêts à tous les sacrifices, le lecteur en conviendra. Cheuq’ a une vie sociale bien remplie. Entre les rendez-vous aux bureaux de main d’oeuvre ou de bienfaisance, les petits boulots et les chapelles – c’est comme ça qu’on appelle les débits de boisson à Dunkerque – il ne chôme pas. Le soir, il est content de retrouver sa maman, qui lui sert ses frites quotidiennes, ainsi que sa chambre décorée des posters de son idole qui brandit un lance-flamme dans une main et une mitrailleuse lourde calibre 50 dans l’autre. Ça apaise.

Le grand jour

Cheuq’ a réservé à La Veulerie, classé une étoile au Michelin, à Téteghem, seule ville de la banlieue dunkerquoise dominée par les forces résolument opposées au progrès de la classe ouvrière au chômage en réaction aux autres communes vouées à l’exploitation fiscale des derniers privilégiés détenteurs d’un emploi.

Rien de tel qu’un restaurant de bourgeois pour régaler Sidonie, sa génitrice. Pas question d’emmener cette dernière en scotaire. À soixante-dix-huit ans, elle ne supporterait pas le long périple de la rue de la Verrerie à la lointaine campagne. Cheuq’ a donc demandé à Jean-Paul, l’un des piliers de la basse-ville qui possède un gros 4X4 diesel surpuissant conforme à la doctrine Royal, dite d’écologie non punitive, de les conduire jusqu’au restaurant. L’arrivée dans un tel équipage présentant l’avantage d’impressionner le petit personnel du prestigieux établissement. Le dit Jean-Paul est également chargé de les ramener à domicile après sa sieste à Saint-Pol, l’un des quartiers annexés par le géant dunkerquois, stratégie delebarrienne – Michel Delebarre, Maire de Dunkerque durant 21 ans, qui n’a eu de cesse d’annexer les communes environnantes – dont s’inspire largement l’autocrate moscovite pour annexer la Crimée et l’Ukraine. Mais nous digressons.

Cheuq’ a revêtu sa veste de cuir, sortie du pressing, son Stetson, copie conforme de celui de son héros amerloque, ainsi que les mêmes santiags avec lesquelles le Texan latte impitoyablement la gueule des méchants. Sidonie a mis sa robe de mariage, vu qu’elle n’a ni pris ni perdu de poids depuis ce beau jour de juillet 1960 où elle a épousé Gérard, docker de son état, au beau visage buriné par le célèbre soleil régnant sur les darses du port flamand et les pintes avalées au comptoir en compagnie de Roger – Roger Gouvart, ancien secrétaire du syndicat des dockers et maire illustre de Cappelle-la-Grande, dans la banlieue dunkerquoise, version communiste du village gaulois – et ses potes de la CGT entre deux pauses syndicales. Gérard est prématurément décédé d’une rupture d’anévrisme inopinément survenue lors de l’annonce de la brutale réforme portuaire de 1992, après trente-deux ans d’un mariage qui n’a pas souffert des shifts – le shift est le rythme du travail posté des dockers – de Gérard et des 2X8 de Sidonie.

Dès l’entrée, le maître d’hôtel s’assure que « Monsieur a réservé » et les conduit à leur table. Celle-ci se trouve près des toilettes. Sidonie s’en réjouit « elle aura pas loin à aller pour procéder. » Leurs voisins d’agapes, un monsieur d’un certain âge, accompagné d’une jeune femme aux appâts certains, chaussée de talons aiguilles à la Rachida Dati, l’ancien mannequin de chez Dior, jettent un regard méprisant aux nouveaux arrivants.

Le serveur, amidonné de bas en haut, s’approche de la table et s’enquiert « madame et monsieur souhaitent prendre un apéritif ? » Sidonie, d’une voix timide, demande une Suze, alors que Cheuq’, réclame un whisky. Il a lu quelque-part que « ça faisait bien. » Mais lorsque l’employé lui propose le choix entre un Lagavulin, un Islay, un Glenrothes, un Auchentoshan, un Glendronach ou un Yoichi (japonais, une tuerie!), Cheuq’ lui rétorque « euh… un whisky ! » Imperturbable, le serveur félicite « monsieur de son excellent choix » et s’en va préparer la commande. En revenant avec les consommations, il tend la carte à chacun des deux convives.

Choisir c’est renoncer

La carte ne mentionne pas les prix, ce qui inquiète un peu l’ami Cheuq’, mais il ne veut pas le montrer à Sidonie. Celle-ci, la lippe gourmande, parcourt le menu, l’oeil brillant. Dame, ce n’est pas tous les jours fête ! Le choix est difficile. Déjà pour l’entrée. Entre le délice poêlé façon bassin du commerce et son jus de homard à la Saint Albert et le ris de veau Delebarre sauce Vergriete – du nom de personnalités politiques locales -, elle hésite. Pour le plat, le sauté de veau façon Hutin et ses navets glacés à la Saint-poloise l’allèchent autant que le carré d’agneau de prés-salés bio Weisbecker, élevé exclusivement à la châtaigne des plages de Leffrinckoucke, accompagné d’un gratin dauphinois et d’une salade de glands de Bray-Dunes – commune de l’agglomération flamande, la plus septentrionale de France, sise à la frontière belge.

Cheuq’ sèche son Scotch en deux lampées, tandis que Sidonie sirote sa Suze.

Le garçon se présente à nouveau afin d’enregistrer les choix de ces « messieurs-dames ». Cheuq ‘ demande s’il y a des frites avec le carré d’agneau, ce à quoi le laquais, toujours impassible, répond que non « c’est accompagné d’un gratin dauphinois. » Le brave homme reste de marbre, comme un butler british quand Sidonie s’inquiète si elle peut avoir de la mayonnaise avec le sauté de veau. Il se contente flegmatiquement de noter la requête sur son carnet. Pour finir, la mère et son gamin se décident pour des asperges de Houtkerque – village flamand au sud de Dunkerque – sauce mousseline, pour inaugurer le festin. Le serveur leur annonce qu’il apporte la carte des vins.

Celle-ci est longue comme un tract CGT du temps de la fermeture des Chantiers de France – les anciens chantiers navals de Dunkerque, fermés en 1988 pour cause d’actionnaires en détresse. Jean-Pierre en reste paralysé. C’est alors que sa vieille mère lui dit « avec les entrées, on prend du blanc et avec les plats, c’est du rouge. Ton père faisait toujours comme ça. » Lorsque le préposé se présente à nouveau, le gamin prend le taureau par les cornes et commande, d’une voix mal assurée, « un Sancerre 2004 de chez Yvan Dressamer et un Saint-Émilion 1er cru Château Gros-Chèque Bécot 1995. »

Ils attaquent les asperges avec appétit. Cheuq’ n’a jamais goûté de sauce mousseline. La serviette nouée autour du cou, le gamin avale bruyamment chaque bouchée. En deux temps trois mouvements, il a torché son assiette avec une demi-baguette. De son côté, Sidonie suçote chaque asparagus maritimus, délicieusement amère, avec délicatesse, attendrie par la goinfrerie de son rejeton. « On dirait que je te nourris pas assez la semaine » raille-t-elle gentiment au moment où Cheuq’ se sert un quatrième Sancerre dans le verre à eau. La chaleur lui monte au visage. Il enlève son chapeau. « C’est autre chose que le rosé de chez Ti’frère », se dit-il in petto.

Plein de componction et l’échine courbée comme il se doit, signes évidents d’un professionnalisme sans faille, le serveur s’enquiert si « ces messieurs-dames ont fini leurs entrées. » Il débarrasse prestement la table sans faire la moindre remarque désobligeante au sujet de la nappe barbouillée de sauce mousseline. Cheuq’ enlève sa veste de ranger Texan qu’il a réussi à ne pas souiller et finit la bouteille de blanc dont sa mère n’a bu timidement qu’un demi-verre. « Gamin, tu devrais faire attention. Je pensais que tu n’avais demandé qu’une demi-bouteille. » Ce à quoi son jean-Pierre rétorque que « c’est Jean-Paul qui va nous ramener. »

Un festin qu’on vous dit !

La Veulerie n’a pas volé sa réputation. Les viandes fondent dans la bouche des deux convives. Le gratin dauphinois délicatement parfumé à l’ail et doré comme il se doit enchante les papilles du ranger de la basse-ville. Quand au sauté de veau façon Hutin, accompagné des célèbres navets primeurs de Saint-Pol, glacés au beurre et au miel du Puythouck – le coin aux grenouilles en français, la zone verte à l’ouest de Grande-Synthe – il ravit le palais de Sidonie qui se risque sur un deuxième verre de Saint-Émilion avant que son gamin ne sèche le flacon. Elle savoure chaque instant de ces agapes tout à la fois réjouie par la dégustation de victuailles honnêtes, préparées avec amour par un chef qui connaît son métier et émue de la délicate attention de son fils à son égard. En finissant son assiette, elle se remémore avec tendresse les beaux instants gastronomiques avec l’homme de sa vie. Sous la rude carapace du docker et du syndicaliste inflexible face à un patronat réactionnaire, il y avait aussi un coeur d’homme qui battait. Même avec Roger, le chef des ouvriers du port, jamais elle ne s’était délectée d’un tel repas. Et pourtant, chacun sait comme le grand Maire de Cappelle-la-Grande appréciait les repas fraternels et copieusement arrosés qui duraient des plombes.

Le moment de la sarabande des trésors de notre Flandre est arrivé. Sidonie et Jean-Pierre se régalent avec un savant assortiment de Boulet d’oxelaëre, de Bergues et de Tome de Bailleul – fromages des Flandres – avant d’enquiller sur le dessert. Les yeux de Sidonie pétillent comme ceux d’un politicien devant une valise de billets. Cheuq’ a desserré son gros ceinturon de deux crans. Il a allongé ses jambes en veillant à ce que ses santiags ne gênent pas les pieds menus de sa maman. Celle-ci le regarde et lui dit « T’es un bon gamin. Ton papa serait fier de toi. De là-haut, il doit nous regarder… »

Le dessert vient d’être servi. La mère a choisi une dame blanche. Cheuq’ se contente d’un sorbet à la rhubarbe et au genièvre, spécialité de la maison et provende des gendarmes de faction au Haegue-Meulen – hameau où les pandores font souffler les automobilistes dans le verre ballon les ouiquendes et jours de fêtes – sauf les jours de pluie, de grand froid ou de finale de coupe du monde de foot au stade de France.

Repus, tranquilles, la mère et le fils se regardent avec bienveillance. Il est temps de demander l’addition. Il est trois heures de l’après-midi, Jean-Paul ne devrait pas tarder à venir les chercher.

Le garçon s’exécute. Il tend la note à Jean-Pierre, dans un petit carnet de cuir rouge posé sur une assiette en argent.

Sauvé par le gong !

Pendant que Sidonie trottine jusqu’aux vécés, Jean-Pierre consulte la note. Avec les apéritifs à 25 euros et les deux menus à 55 euros chacun, le Sancerre à 40 euros et le Saint-Émilion à 90 euros, l’addition se monte à 265 euros soit le salaire de la semaine. Lorsque le serveur se présente pour encaisser, Cheuq’ lui demande « pourquoi l’addition est rédigée en francs », ce que le brave homme prend pour une fine plaisanterie. Il rit de bon coeur en tournant les talons.

Cheuq’ se demande comment il va faire. Il n’a prévu qu’une centaine d’euros en liquide, vu qu’il est interdit de chéquier et de carte de crédit. Il ne peut ni l’avouer à sa génitrice, ni, pire, lui emprunter la somme.

C’est à ce moment que se pointe Jean-Paul, notre chauffeur bénévole, le visage reposé après une sieste réparatrice dans le canapé en cuir pleine fleur de son somptueux salon Saint-Polois. La bedaine fièrement arborée, signe de l’homme sage, devenu sûr de lui au fil des ans, il s’avance vers la tablée. Son instinct infaillible lui indique qu’il y a un problème en découvrant le visage décomposé de Cheuq’ Nourrice. Sans un mot, il s’empare de l’addition et comprend immédiatement l’ampleur de la catastrophe. Toujours sans mot dire, il se dirige vers le comptoir d’un pas tranquille, passé soixante ans, faut pas forcer, afin de régler la note. On ne peut laisser un ami perdre la face devant sa maman. De plus, il laisse un bon pourboire. Après tout, les esclaves de la restauration méritent un peu de compassion de la part des clients, à défaut de celle de leurs employeurs.

Jean-Paul rejoint Cheuq’ juste au moment où Sidonie, ayant fini de procéder, vient s’asseoir en face de son fils chéri. « Ah, Monsieur Jean-Paul, c’est bien gentil de votre part de nous ramener à la maison ! » Dans un geste princier, le Saint-Polois propose de terminer les festivités en leur offrant un Houlle carte noire glacé – genièvre de haute qualité, cousin du gin, distillé à partir de moût de seigle, orge et avoine, aromatisé de baies de genièvre et vieilli en fût. « On n’a qu’une mère. La mienne s’en est allée récemment, alors, on va boire un coup à sa mémoire. À votre santé, Sidonie ! »

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2 commentaires sur “LES AVENTURES DE CHEUQ’NOURRICE : LA FÊTE DES MÈRES (mars 2019)

  1. Sa conseillère, Frédérique, une jeunette idéaliste encore imprégnée de l’idéal de service public, sait bien que Cheuq’ croit encore qu’il suffit de traverser la rue avec son scotaire pour trouver du travail comme il y a quarante ans. Elle se garde bien de le détromper.

    C’est QUI cette Frédérique ???

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