CANNABIS (juillet 2015)

Il était un temps où, au sein de ma bande de copains, j’étais le seul à disposer d’un logis à moi personnellement. Tous les autres s’incrustaient encore chez celles et ceux qui avaient commis la grave erreur de les avoir mis au monde. Il y avait Jean-Michel, Pierre, Dominique, Frédéric, Jean-Marc et quelques autres. Ils savaient que ma porte était toujours ouverte sans que l’on ait besoin de la défoncer.

On s’asseyait par terre, ou sur le matelas fatigué qui me servait de pucier et le joint circulait fraternellement. Quand arrivait mon tour, je déclinais l’invitation car j’étais déjà, vocation précoce, un soutien militant des vignerons des Côtes-du-Rhône et des distillateurs écossais réunis. Mais ça ne fait rien, j’aimais bien ces moments parce que nous avions le sentiment de refaire le monde en transgressant les règles établies.

On se regardait d’un air entendu, en écoutant le dernier King Crimson, les Doors ou le Jefferson Airplane sur ma chaîne hi-fi composée, je le précise à l’intention des connaisseurs, d’un ampli Sansui Au-101 d’une puissance de 18 watts, d’une platine Lenco L75 et de deux enceintes Elipson 3 satellites. Nous n’étions pas emmerdés par la télé, pour la bonne et simple raison que je n’en possédais pas. Défoncés ou bourrés – rayer la mention inutile – on refaisait le monde en conchiant ces cons de petits-bourgeois qui, au même moment, regardaient Guy Lux, cloués devant leur machine à enconnardiser, selon l’expression du grand Michel Piccoli, un jour où il était en grande forme sur les ondes du service public.

Aujourd’hui, la drogue la plus commune n’est ni le cannabis, ni la coke ou l’alcool. C’est la télévision, même si Enterrenet lui fait de la concurrence. Depuis son invention, elle fourgue, sans que la brigade des stupéfiants y voit quoique-ce-soit à redire, les poisons les plus nocifs : le elkabbach, drogue dure, importée de Giscardie, toujours en circulation de nos jours, affectionnée par les toxicomanes du 3ème âge pour ses effets anesthésiants ; le morandini, produit en Corse, aux effets dévastateurs sur les synapses lycéens ; la dernière en date, c’est le hanouna, un stupéfiant particulièrement puissant, originaire de Tunisie, distribué gratos dans tous les foyers et qui détruit les neurones, sans compter la morano, qui, une fois absorbée par les oreilles vous rend con, même à faible dose. Mais revenons à nos éléphants roses.

Le cannabis, le shit ou l’herbe, peu importe comment on l’appelle, ça se roulait avec un peu de tabac dans deux feuilles d’OCB, le papier à rouler de chez Bolloré, le futur milliardaire, complice involontaire des dealers, ce qui était moins grave que la délinquance financière dont il est devenu, depuis, l’un des parrains de la mafia helvéto-luxembourgeoise.

Moi, la fumette, c’était pas mon truc. Cependant, j’ai toujours veillé à avoir, autour de moi, des bandes de potes et de potesses pour refaire régulièrement le monde, car le monde a besoin d’être refait régulièrement, sinon il barre en couille si vous ne faites pas gaffe. Et un monde barré en couille par manque de vigilance, je vous raconte pas. Pour le refaire, c’est du boulot.

Tout ça pour vous dire que j’ai mes outils à moi. Quelques aminches bien disposés, un apéro modérément prolongé, suivi d’une blanquette de veau confectionnée avec amour et arrosée de quelque cru gouleyant, pluriel ou singulier, et le tour est joué. Après ces agapes, les ceintures desserrées d’un cran ou deux, les bedaines libérées, décontractés du gland, on s’achève avec un Calvados ou un Houlle carte noire glacé qui couronne le festin. Je précise à votre intention, auditeurs du grand sud et d’ailleurs, que le Houlle, vieilli en fût de chêne, c’est le genièvre que l’on sert, dans le Nord, directement sorti du congélateur dans de grands verres ballon pour faire comme les riches. Le genièvre est un alcool stupéfiant, fruit de la distillation de céréales, aromatisé aux baies de genévrier.

Dans le temps, les ouvriers du Nord et du Pas-de-Calais, qui partaient au travail s’arrêtaient dans leur estaminet habituel et s’envoyaient une bistouillle, à savoir, un café arrosé de Wambrechies, le genièvre des pue-la-sueur, pour avoir la force d’abattre dix heures d’un boulot exténuant, précaire, sale et mal payé. Comme quoi, chaque génération se défonce comme elle le peut avec ce qu’elle trouve sur le zinc ou ailleurs…

Aujourd’hui, on tient le coup à la besogne à l’aide de la coke, le stimulant des cadres surmenés ou les pilules de toutes sortes pour le tout-venant, mais le joint tient toujours la rampe. Il semble devenu le premier remède au mal-être d’un univers quotidien devenu anxiogène.

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Un commentaire sur “CANNABIS (juillet 2015)

  1. Voilà bien longtemps que mon jugement concernant la télé et ces médias est semblable au tien. J’ai adoré ces drogues comme le El Kabbach, le Morandini, la Morano ou le Hanouna qui hélas ne sont pas interdites et qui ont enfumés tant de concitoyens. Vraiment un petit jaune ou un rhum arrangé me font vraiment plus de bien.
    Merci pour ce bon petit moment et à plus
    Amicalement
    Gérard

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