EN SOUVENIR DE BÉBERT TAPEDUR (novembre 2014)

Aujourd’hui, on parle de LEP, de ZEP mais, à Malo-les-Bains, dans les années soixante, je n’étais ni Zepien ni Lepien. J’étais Céeugien, au CEG de garçons, sis avenue de la mer, à quelques encablures de la plage Il y avait les petits du cours élémentaire jusqu’aux grands de la 3ème. Un peu comme au service militaire, les « bleu-bites » et les anciens. Au sud, c’était Rosendaël, Terra incognita pour la plupart d’entre-nous, le boulevard de la République servant de frontière.

M. Robert Desgarceaux, surnommé avec une crainte affectueuse « Bébert Tapedur », par la légende de sa main leste, a été le directeur de ce collège d’enseignement général pendant des lustres.

Il savait user de la torgnole comme il était encore d’usage à l’époque. Avant d’en flanquer une à ceux d’entre-nous qui portaient des lunettes, il ôtait celles-ci du chef de sa victime soigneusement choisie et les posait délicatement sur le bureau, loin de l’encrier de porcelaine blanche empli du liquide violet. Il savait que les lunettes, ça coûtait cher aux familles modestes. Le geste était précis et toujours mérité, parfaitement mesuré à l’aune de la faute commise, oserais-je dire, d’une élégante justesse.

Il remplaçait avec une compétence consommée les profs d’anglais et de français quand ceux-ci étaient absents. Et parfois, il laissait tomber le programme pour nous raconter la bataille de Dunkerque qu’il avait vécue dans sa chair en mai et juin 1940. Il était un conteur exceptionnel. Avec lui, l’expression « être suspendu à ses lèvres » prenait tout son sens.

Ce faisant, il m’a donné définitivement la passion de l’histoire et de la belle langue. Il parlait et écrivait un français admirable, qui sentait bon les pleins et les déliés. Nous comprenions instinctivement qu’il aimait son métier, qu’il nous aimait. Avec le recul, j’ai compris que les baffes étaient aussi une manifestation de son affection à notre égard. Il nous signifiait que la faute commise n’était pas digne de nous. Cet homme rude et cultivé nous ouvrait son cœur.

Je ne fais pas dans la nostalgie. Baffer les gosses, ça ne se fait heureusement plus. La société a changé. Bébert Tapedur était déjà un dinosaure à cette époque. Mais 50 ans après, j’éprouve toujours émotion et considération à son égard. Cet instituteur fait partie de ceux qui ont aidé à me construire.

Mon collège, tout neuf au sortir de la seconde guerre mondiale, a été rasé l’année dernière, après à peine 58 ans de bons et loyaux services, pour faire place à un projet immobilier qui va permettre à quelques bétonneurs escrocs de se faire des testicules en or.

De nos jours, les constructions ne durent pas très longtemps. C’est du consommable, comme on dit dans l’informatique.

Et le boulot d’enseignant est devenu bien difficile.

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