LA GLOIRE DE MON ONCLE (septembre 2015)


Celles et ceux qui ont suivi mon aventure à bord de la Panpan de mon père ne seront pas étonnés que je leur narre la suite, à savoir la Frégate de mon oncle, pas celui de Jacques Tati. Non, le mien personnellement, le plus beau des tontons que j’ai jamais eu. Tonton le héros, en quelque sorte… 

De Flandre en Velay

Après avoir miraculeusement survécu à la malencontreuse sortie de route de mon géniteur, qui ne profita que durant quelques semaines de la Panhard flambant neuve, sortie de chez Arlabosse, le concessionnaire dunkerquois de la marque, l’habitude fut rapidement prise de m’offrir des vacances estivales de huit semaines chez deux de mes oncles, à tour de rôle. L’un, résidant à Saint-Galmier dans le département de la Loire dit Tonton Dédé et l’autre, l’époux de ma marraine résidant à Saint-Étienne, rue Denis Épitalon (quartier Tardy) dit Tonton Gilbert, ce dernier jouissant également de la possibilité de prendre ses aises dans la bicoque familiale de Retournac, héritée de mes grands-parents maternels, dans le département d’à côté.

Ces séjours, loin de Malo-les-Bains, le quartier résidentiel de la région dunkerquoise, étaient pain béni. Je n’ai jamais oublié ces quelques années qui m’ont permis de m’imprégner des origines vellave et forézienne de ma famille et de me constituer des souvenirs savoureux en compagnie de quelques personnages truculents, à commencer par mes deux tontons.

Ce faisant, mes parents étaient soulagés de ma turbulence pendant quelques temps. Aujourd’hui on parle d’enfant hyperactif à qui on refile des calmants pour compenser l’effet désastreux des sandwiches américains à la viande hachée, des barres chocolatées industrielles et des téléphones mobiles. Moi, on m’envoyait me ressourcer. Ça coûtait bien moins cher et c’était bien plus efficace.

Mon oncle André, de son vrai prénom, Antoine, allez savoir pourquoi on le surnommait Dédé, conseiller municipal de Saint-Galmier, le beau village où l’on produit l’eau de Badoit – et badadi et badadoit, la meilleure eau c’est la Badoit ! – était artisan armurier de son état. Jamais de sa vie je ne l’ai vu tirer un coup de fusil. Il n’avait pas la vocation de tonton flingueur.

Il fabriquait, dans son atelier sis à son domicile, des fusils de chasse pour les riches. J’aimais lui tenir compagnie pendant qu’il travaillait à la lime les engins destinés à exterminer canards, perdrix et lièvres qui n’avaient jamais rien demandé à personne. Mais c’est comme ça. Les canards, perdrix et lièvres n’ont jamais envisagé l’extermination de l’espèce humaine, ce en quoi ils ont eu bien tort.

Le sentier de la gloire

Mon oncle Gilbert travaillait au trolleybus de Saint-Étienne. Je n’ai jamais très bien su ce qu’il y faisait, mais il me semble qu’il y était un pue-la-sueur de base. Il habitait, avec son épouse, un très modeste logement, rue Denis Épitalon, au rez-de-chaussée d’un immeuble doté d’un petit jardin et de la cabane idoine où l’on se torchait le cul avec du papier journal après avoir digéré le plat au four* ou les râpées stéphanoises, l’équivalent local de nos frites. J’ai, depuis, toujours fui les hémorroïdes et les politiciens qui nous les inoculent.

Tonton Gilbert était un supporter de l’ASSE (les Verts). Il avait recueilli un chat de gouttière, bipolaire, particulièrement pervers qui ne ratait jamais une occasion de vous balancer un coup de griffe crapuleux dès que vous manquiez d’attention. Il l’avait baptisé Herbin, en hommage à Robert Herbin, le plus grand arrière central que le monde ait connu, du temps où Dunkerque était encore en deuxième division, ce qui n’a rien à voir avec Saint-Étienne, j’en conviens, mais l’espoir renaît avec l’élection du nouveau jeune maire de la cité de Jean-Bart.

Tardy était un quartier populaire qui aurait pu se jumeler avec notre Basse-ville dunkerquoise, à la différence que son relief, où la pente ascendante des rues, qui n’a d’égale que leur descendante rendait (et rend toujours) le retour à quai quelque-peu difficile, après quelques temps à bissorler** accoudé au zinc, à vider les pots de vin rouge. Alors que rentrer chez soi est aisé en Basse-ville, grâce à la platitude et à la rectitude des voies publiques de la cité corsaire. Mais je digresse…

En règle générale, je passais le mois de juillet à Saint-Galmier, chez Tonton Dédé, qui était le demi-frère de mon père. À la fin du mois, il y avait le passage de relais. L’oncle Gilbert, frère de ma mère, faisait le trajet, soit de Saint-Étienne, soit de Retournac pour que je vienne passer le mois d’août chez lui. Le trajet de Saint-Galmier à Retournac était d’une petite soixantaine-dizaine de kilomètres. Mais par la montagne, en empruntant de petites routes bourrées de virolos bien vicelards où il était infiniment difficile de doubler.

Au rendez-vous d’onze heures, à Saint-Galmier, les deux oncles, qui ne se voyaient qu’une fois par an pour l’occasion, partageaient un apéritif prolongé avec modération, puis un repas roboratif et copieusement arrosé. Au saucisson brioché succédait, la plupart du temps, une poularde aux morilles, le tout agrémenté d’un Beaujolais gouleyant ou d’un Côtes-du-Rhône capiteux, selon les années.

À cette époque, on ne rechignait ni au litron ni à la copieuse assiettée, pratiques dénoncées, depuis et avec raison, par les ministères de la santé et les forces de l’ordre, alors que les chiffres du chômage n’inquiètent plus personne.

On a la gloire qu’on peut

Puis, juste après le digestif de l’amitié, l’oncle Gilbert, repu et rubicondant de plaisir, chargeait le colis, en l’occurrence votre serviteur, dans sa magnifique Renault Frégate, le seul luxe qu’il se soit jamais autorisé. À cette époque, plus soucieuse de la santé intellectuelle et morale des chiards que de leur intégrité physique, j’avais le privilège de trôner à la place du mort, dans un fauteuil de velours.

Mon oncle, la Gitane maïs logée au coin des lèvres, tenait fermement la barre du vaisseau amiral de la Régie nationale des usines Renault. D’un caractère fanatiquement placide, il conduisait tranquillement, ne dépassant que très rarement le cinquante kilomètres par heure.

Il en résultait une file interminable de bagnoles impatientes derrière lui, qui klaxonnaient frénétiquement en signe de protestation. Mais mon tonton Gilbert à moi, inébranlable, ne se départait jamais de son flegme digne de la gentry britannique, dont il aurait pu être membre d’honneur, s’il n’eut été français et prolétaire endurci, rallumant son mégot puant à intervalles réguliers avec son briquet à essence. Et même s’il avait ses « deux grammes », comme on dit chez Ti’ Frère, le plus beau des troquets de Dunkerque, il respectait scrupuleusement le code de la route et ne commettait jamais la moindre infraction. Il était totalement imperméable à l’impatience des excités qui nous suivaient et j’admirais son impavidité qui m’a souvent inspiré tout au long de ma vie, dans certaines situations délicates.

Il maniait le levier de vitesses avec soin, respectueux de la mécanique et du travail de ses frères ouvriers qui l’avaient fabriquée.

Et c’est dans cet équipage que nous traversions tranquillement, moelleusement calés sur la banquette de velours, les monts du Forez et du Velay. Et moi, je riais à gorge déployée à la vue de l’immense serpentin des chaloupes sur pneus aux ordres de notre frégate. J’étais fier de mon oncle et, du haut de mes neuf ans, j’étais le roi du monde.

* Le plat au four est un « plat de pauvre », confectionné avec un reste de gigot et des patates, le tout gratiné au four dans son jus à grand renfort d’ail.

** Bissorler : picoler. Le parler stéphanois, le « Gaga » est aussi savoureux que notre parler dunkerquois.

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