LA PANPAN (juillet 2015)

Même pendant les vacances d’été, c’est dur de se lever à trois heures et demie du matin. Surtout que la surexcitation a perturbé un sommeil que l’on aurait voulu paisible. Car en ce jour de juillet 1961, c’est le grand départ ! Comme chaque année, la famille, au grand complet, va franchir, d’une traite, les 850 kilomètres qui séparent Dunkerque de Saint-Étienne pour la visite annuelle aux oncles, tantes, grands-parents, cousins et cousines. L’aventure nous apparaît grandiose ! Dame, nous allons traverser les trois-quarts du pays à folle allure, vu qu’à cette époque, les limitations de vitesse sont inconnues aussi bien des automobilistes que des pandores. Les 9161 morts de cette année-là pourraient en témoigner s’ils étaient encore parmi nous…

Sur la route

Et cette expédition grandiose, c’est à une automobile exceptionnelle que nous la devons : la Panhard Dyna Z, affectueusement surnommée la Panpan par les inconditionnels de la plus vieille marque automobile française, qui fait la fierté de son automédon, à savoir mon père. En conséquence, la mienne aussi. Dans la cour de récréation, il est coutumier que les culottes courtes se demandent les unes aux autres « qu’est-ce-que t’as comme bagnole ? » – vous noterez que l’on ne dit pas « quelle est la voiture de ton père et encore moins celle de ta mère ? » Simca Aronde, Peugeot 403 et autres Renault 4 CV sont les réponses les plus fréquentes. J’attends mon tour avec impatience. Et c’est toujours avec une triomphale fausse modestie que je réponds, après quelques secondes de silence, afin d’entretenir le suspense : « une Dyna Panhard ! » La deuxième question arrive invariablement après que j’ai dévoilé mon secret : « et elle monte à combien ?  Plus de 140 ! » Et là, mes camarades de plume sergent-major poussent un ouah spontané, plus proche de la jalousie que de l’admiration. Mais je m’en fous, j’ai fait mon petit effet et ma cote grimpe plus sûrement qu’au classement ATP du jeu de billes du CEG où je cancrifie avec assiduité..,

Mon père, ce héros

Il est vrai que mon père possède la plus aboutie des Panpans, celle avec le moteur Tigre qui développe la bagatelle de 50 CV, puissance exceptionnelle pour l’époque, grâce à son minuscule bicylindre, une véritable pièce d’orfèvrerie, qui fait un drôle de bruit, d’où le surnom affectueux donné à la Panhard, et sa carrosserie d’aluminium, qui ruinera Panhard en raison de son coût de production mal évalué. À 4h30, nous montons dans la merveille de la route. Toute en rondeurs, aérodynamiques, sa peinture jaune canari reluit sous la pâle lueur des réverbères de la rue Adolphe Geeraert, principale voie de notre commune de Malo-les-bains où nous avons élu domicile en 1959. Et pour cause, hier, c’est moi qui l’ai soigneusement lavée à grande eau, séchée à la peau de chamois puis « simonisée », du nom du produit que l’on utilisait à l’époque le Simonis. Mon père m’a donné 5 francs pour cette besogne. Une fortune qui enjolivera mes vacances, rejointe par les sous que ne manqueront pas de me donner mes tontons et mes tatas. Je pourrai peut-être m’acheter le canif de mes rêves et m’offrir, s’il me reste quelques piécettes, les roudoudous dont je raffole.

Les enfants, la plaie du voyage

Les bagages ont pris place sans difficulté dans l’immense soute. Mon frère aîné, ma petite sœur et votre serviteur, le cadet, nous installons sur la banquette arrière où nous disposons de toute la place désirée pour faire les andouilles pendant tout le périple, d’autant que le plancher est parfaitement plat, contrairement aux déplaçoirs à roulettes d’aujourd’hui, qui obligent le passager de la place centrale arrière à voyager avec les genoux sous le menton. La Panpan est une formidable salle de jeux pour les trois crapules que mes parents ont commises. Je ne sais plus qui a dit : « dans les ménageries, les animaux se comportent assez dignement, sauf les singes. On sent que l’homme n’est pas loin… » Ce qui s’applique parfaitement à notre fratrie, au grand désespoir de ma mère, gardienne du zoo familial, outre son rôle de GPS sur pattes, carte Michelin en pogne pendant tout le trajet. Depuis, heureusement, on a inventé les ceintures de sécurité pour protéger les parents. Et c’est parti pour douze heures d’aventures ! Il faut vous dire que mon père ne conduit pas. Non. Il cravache la mécanique, la main gauche cramponnée au volant et la droite jouant du levier de vitesse avec dextérité pour tenir la moyenne et, si possible, battre celle de l’année dernière, son objectif non avoué, pied au plancher. Derrière son volant, mon géniteur ressemble plus à un pilote de l’Aéropostale luttant avec héroïsme contre les éléments déchaînés aux commandes de son biplan qu’à un brave père de famille emmenant tranquillement sa tribu en vacances. Ne manquent plus que le serre-tête de cuir et les lunettes d’aviateur. Pour mon père, les fameux éléments déchaînés se nomment tracteur, poids-lourds, 2 CV qui se traînent comme des larves et tous les lambins qui se prélassent sur les nationales. Sans compter qu’il faut éviter les platanes assassins dans les virages un peu serrés.

Asphalt jungle

Pour Roger, c’est le prénom de mon vieux, la route est une croisade dont le Graal en est la sacro-sainte moyenne. Dunkerque-Saint-Étienne, c’est sa jungle d’asphalte à lui, ses 24 heures du pauvre, ma mère faisant une Marilyn tout à fait crédible, si l’on ne s’attarde pas trop sur le fait qu’elle est brune. Et sans faire honte à la mémoire de Roger, il restera un fou du volant jusqu’à la fin de sa vie. Mais à nos yeux d’enfants, en 1961, il est un chevalier du bitume. Nous traversons successivement Bergues, la première étape, 10 kms après notre départ, où ma sœur, cette chieuse, demande déjà « si on est bientôt arrivés », Lille, Paris avant de fouler, à grandes enjambées des fameux pneus X, la mythique Nationale 7, la Route 66 des Français, que nous quittons à Roanne pour la dernière étape de l’équipée sauvage. À mon tonton, qui nous attend chaque année en compagnie de ma Grand-mère, dans le modeste logis de celle-ci du quartier du Soleil, mon père dira négligemment « j’ai mis à peine douze heures », aussi bêcheur que je l’étais devant mes copains dans la cour de récréation. Le voyage de retour sera moins glorieux. À Saint-Martin-d’Estréaux, papa loupera un virage et nous entrerons en collision frontale avec une robuste Peugeot, après quelques tonneaux. Par miracle, les occupants des deux voitures s’en sortiront vivants. Et la belle Panpan finira à la casse.

J’ai toujours dans ma tête le bruit de crécelle du fameux bicylindre Tigre et quand, trop rarement, je croise la Dyna Z d’un collectionneur, j’en ai presque les larmes aux yeux.

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