Les Tontons flingueurs, analyse d’un chef-d’œuvre (avril 2015)

Œuvre magistrale d’un duo d’intellectuels aléatoires, Georges Lautner, cinéaste industriel, et Michel Audiard, dialoguiste issu de l’université de la rue, le film, Les tontons flingueurs a trop longtemps été cantonné dans le registre des films dits populaires. C’est faire peu de cas de cet OVNI du cinéma français qui fédère plusieurs générations de spectateurs séduits par le vernis comique de ce film, mais qui n’en saisissent pas toujours l’aspect tragique : celui de la rédemption d’un homme condamné à la violence alors qu’il n’aspire qu’à la sublimation altruiste.

Une dimension freudienne

Fernand Naudin, le personnage principal, est hanté par son passé de gangster, profondément enfoui dans ce surmoi mis au jour par Freud. Son désir de rompre avec une vie de délinquant se concrétise dans son entreprise de matériel de chantier à Montauban qui démontre sa volonté de servir ses semblables.

Le décès proche de son ami, Le Mexicain le renvoie à ce passé refoulé et le contraint à user de cette violence qu’il rejette afin d’éviter un avenir sordide à la fille de ce dernier, la jeune Patricia, promise inéluctablement au tapin, si Fernand ne renoue pas avec le jeune truand qu’il a été. Entre remord et fidélité, Naudin n’hésite guère. Face à des adversaires résolus à dépouiller l’héritière de ses biens, certes mal acquis, mais légitimes, il usera d’une persuasion mesurée, toute faite de bourre-pif et de balles blindées, l’aspect mortifère de ces dernières étant atténué – artifice jungien par excellence ! – par les silencieux dont sont dotées les armes à feu, remugles de ces temps que Fernand Naudin cherche à refouler dans les limbes d’un soi en conflit majeur avec son moi. Signe incontestable que son ça ne se résout pas à jouer un rôle mineur dans ce conflit intérieur à la dimension kantienne incontestable. Pour être tout à fait objectif, cette dernière théorie aurait été contestée par Jacques Lacan lors de ses fameux séminaires.

Kant n’est jamais loin

Les frères Volfoni, métaphores sublimées d’une catharsis paroxystique seront les victimes de ce conflit du moi et du ça, qui aboutira à l’extermination physique du caricatural nazi Théo, symbole sinistre, en cette période (1963) encore marquée par le dernier conflit mondial.

La rédemption et l’apaisement de Fernand Naudin se conjuguent dans la scène finale, où les Tontons, tout à la fois, frères d’armes et adversaires, communient en l’Église, lors du mariage de la jeune Patricia, emblème d’une virginité magnifiée avec un jeune bobo avant l’heure, Antoine, héritier d’une famille de financiers, qui annonce de façon prophétique, l’ultra-libéralisme triomphant de demain et, n’hésitons pas à l’affirmer, les bulles successives de la fin du XXème siècle et la crise financière de 2008. En cela, Lautner et Audiard sont des visionnaires majeurs des bouleversements sociétaux à venir. Quels génies !

Dans ce parcours initiatique, dont Steven Spielberg s’est inspiré – la Plymouth Valiant du film Duel est un avatar de la 404 Peugeot de Fernand Naudin – ce dernier sera coaché par deux tueurs patentés, Pascal et Bastien, improbables psychanalystes de circonstance, sortes de Jiminy Cricket jumeaux qui l’accompagnent dans sa quête d’honnêteté et de justice sociale sans jamais chercher à influer sur les choix que seul le Montalbanais devra faire. Lautner et Audiard ont réussi le tour de force d’inventer le divan en calibre 45. « On ne devrait jamais quitter Montauban » comme on ne devrait jamais quitter son enfance…

Je recommande aux cinéphiles de revoir cette œuvre à la lueur de cet éclairage psychanalytique de comptoir, en famille ou entre amis, lors d’un apéro convivial…

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